DémoKra'Tic : entretien avec Natalia Pouzyreff
À l'heure où la désinformation, les ingérences étrangères et les réseaux sociaux fragilisent le débat public, comment protéger nos démocraties tout en préservant les libertés fondamentales ?
Pour Natalia Pouzyreff, députée des Yvelines, présidente de la délégation française à l'Assemblée parlementaire de l'OTAN, présidente du groupe d'amitié France-Russie et membre de l'Assemblée parlementaire franco-allemande, le renforcement de l'esprit critique des citoyens constitue l'un des meilleurs remparts face aux nouvelles menaces informationnelles.
Dans cet entretien accordé à Radio Sensations et Radio Klangbrett, dans le cadre du projet franco-allemand DémoKra'Tic, soutenu par le Fonds citoyen franco-allemand, elle revient sur les attaques hybrides, la manipulation de l'information, le rôle des plateformes numériques, l'intelligence artificielle, la liberté de la presse et les défis auxquels sont confrontées les démocraties européennes face aux campagnes de désinformation.
- L’interview express
Un mot pour définir la démocratie.
La démocratie, c'est gouverner pour le peuple. Moi je crois en la démocratie représentative. Donc en tant qu'élue du peuple, nous sommes là pour répondre à leurs attentes et prendre des décisions qui seront adoptées par le vote. Donc le vote, c'est très important aussi. Et c'est pour ça que chaque voix compte. Et en ce moment, on a une démocratie assez vivante, même parfois un peu trop nerveuse. Mais la démocratie, c'est avant tout une question institutionnelle. Et ensuite, on peut parler bien sûr des valeurs que portent nos démocraties. Et ce sont des valeurs bien sûr de respect, de respect de l'état de droit, des valeurs de respect des autres, contre les discriminations, et tout ce qui peut aller avec ce que l'on entend par les aspirations profondes de nos peuples.
Un média que vous consultez chaque jour.
X.
Une personnalité qui vous inspire.
Stefan Zweig, c'est “Le monde d'hier”, mon livre de chevet. Et je partage aussi ses doutes, ses questionnements. Et il a eu ses faiblesses. Il s'est retiré du monde parce qu'il n'arrivait pas à survivre aux événements. Je pense qu'il faut avoir du courage jusqu'au bout. Mais en tout cas, ses réflexions m'inspirent toujours autant.
Une valeur que françaises et allemands ont en commun.
On pourrait beaucoup débattre. Je pense qu'on a un intérêt sincère pour l'Europe. Pour une construction européenne. Mais on ne l'envisage pas du tout de la même façon.
Le plus grand danger pour nos démocraties.
Nos démocraties sont faillibles, on le sait. Elles sont faillibles parce que les Etats-Unis, par exemple, c'est une grande démocratie. Mais on voit comment cela peut tourner. C'est une démocratie qui a menti en 2003, avec l'attaque sur l'Irak. Donc les démocraties sont faillibles. Et les prédateurs, les superpuissances, sont là pour exploiter toute faille de nos systèmes démocratiques. Et nous en avons, c'est certain.Donc elles ne sont pas parfaites, comme disait Churchill. Mais elles valent la peine d'être défendues.
Et au contraire, ce qui vous rend optimiste aujourd'hui.
Justement que les jeunes générations se lèvent pour défendre la démocratie. Aujourd'hui, il y a beaucoup de débats sur ce que la jeunesse veut. Mais je pense que quand ils seront à l'âge d'être aux responsabilités, ils seront là parce que justement, ce sont nos racines démocratiques grecques, latines, sur lesquelles ils pourront s'appuyer.
- Entretien avec Natalia Pouzyreff
Vous dites en substance que la France est en guerre, une guerre sans bombes ni soldats. Concrètement, qu'est-ce que cela signifie pour un citoyen ordinaire dans sa vie quotidienne ? Est-ce qu'il le ressent sans forcément s'en rendre compte ?
Alors, on parle d'attaques hybrides. Ce n'est pas une guerre, la France n'est pas en guerre, ni avec la Russie, ni avec personne, au sens stricto sensu. Mais bien sûr, nous subissons des attaques hybrides, des attaques cyber, encore tout récemment. Un schéma d'attaques cyber vient d'être révélé. Il y a beaucoup de désinformation aussi de tout genre. Il y a des attaques physiques.
Je pense que pour les personnes, il est important de savoir, lorsqu'on leur dit à la veille des Jeux Olympiques qu'il y a une infection de punaise dans le RER et que c'est faux, c'est vraiment pour diminuer la confiance de la société dans son pays. Et ça, c'est une véritable attaque, c'est physique. Les mains rouges, les étoiles de David, tout ça piloté par la Russie, ce sont des attaques réelles, physiques, et il faut les donner à voir.
Je pense que les jeunes, finalement, commencent à percevoir les menaces, mais les menaces sont infinies. Et donc, il faut se préparer à tout et se préparer comme à une guerre physique. C'est une bataille hybride, mais il faut s'y préparer.
Vous parliez des jeunes, mais parfois, et les sondages le disent, ce sont plus souvent les anciens, les seniors, qui vont être les plus prompts à partager les infox. Vous expliquez comment c'est générationnel ? Les jeunes sont plus sensibles à ce genre de danger que les anciens ?
Heureusement, les jeunes ont vu leur esprit critique être travaillé par l'Education nationale, par le CLEMI. Il y a différentes ressources qui sont à leur disposition. Et parce qu'ils sont submergés d'informations, ils sont obligés de faire le tri. Mais ce que je dis, le danger est qu'avec l'IA générative, c'est sans fin. On peut toujours trouver des IA de plus en plus subtiles et intelligentes.
En revanche, les anciens, on est tout à fait d'accord, et les chercheurs le disent, il y a toute une génération qui regarde beaucoup la télévision. Et à la télévision et à la radio, nous avons maintenant un débat complètement polarisé. Et notamment, des chaînes d'info qui sont à l'aune de ce qui existe aux Etats-Unis depuis un certain temps.
Moi, je ne pensais pas qu'on aurait l'équivalent de la fameuse chaîne Fox News. CNews, c'est l'équivalent. Et donc, les messages qui frappent, coup de poing, ont beaucoup d'impact sur les personnes d'un certain âge. Et c'est certainement vers cette population également que nos efforts doivent porter.
Lutter contre la désinformation, c'est bien, mais où s'arrête la lutte contre les fausses informations et où commence la censure ? Comment est-ce qu'on peut garantir que l'État ne devienne pas lui-même un arbitre de ce qui est vrai et de ce qui est faux ?
Alors bien sûr, l'État est particulièrement en alerte, en veille sur ce sujet, puisqu'il réfute toute intention d'avoir un ministère de la vérité. Et c'est une préoccupation actuelle. Mais si le gouvernement devait changer, on ne sait pas ce que cela pourrait devenir. Donc, les moyens doivent être bien calibrés. Et c'est ce sur quoi nous avons travaillé jusqu'à présent dans nos missions d'information sur la lutte contre la désinformation.
Donc, premièrement, il doit y avoir un calibrage sur la manipulation de l'information d'un point de vue technique. On ne juge pas du contenu, on dénonce une amplification malveillante. Cela permet de se baser sur du factuel.
Ensuite, il faut s'assurer qu'on puisse avoir des relais de confiance, mais en leur garantissant leur indépendance. Leur indépendance doit être garantie par la loi telle qu'elle existe, liberté de la presse, des médias, liberté d'opinion. Donc, les limites sont ténues.
Il faut être vigilant en période électorale. C'est le rôle particulièrement de l’ARCOM. Il ne faut pas hésiter à saisir des juges. Et après, c'est la justice qui est un autre pouvoir indépendant qui peut juger s'il y a eu une contravention à la loi qui fait que, par exemple, on n'admet pas les ingérences étrangères et d'autres phénomènes comme cela.
Mais pour avoir parlé avec pas mal de journalistes, on avait parlé avec RSF qui a monté cette initiative JTI (Journalism Trust Itinitative) de labellisation d'un journalisme indépendant, je me rends compte que les avis sont partagés au niveau de la communauté des médias. Et donc, certains réfutent l'idée complète de label. En tout cas, il n'a jamais été à ce jour question de définir un label d'État.
Est-ce qu'il y a des modèles qui peuvent être inspirants ? On peut parler de l'Allemagne, qui a peut-être une autre façon de gérer la lutte contre la désinformation et l'indépendance journalistique. Est-ce qu'il y a dans vos connaissances des modèles dont on pourrait s'inspirer ?
Moi, je trouve que la France est plutôt en avance. En ce qui concerne la détection des manipulations et la caractérisation des manipulations d'informations, et le Quai d'Orsay qui n'hésite pas à définir, à faire état des attaques que nous avons subies. Il faut dénoncer, il faut aller vite pour éviter que cela infiltre l'esprit des gens. En revanche, s'il y a un grand modèle, c'est ceux des pays à la frontière orientale de l'Europe qui ont subi la propagande soviétique pendant des décennies et qui sont vaccinés.
C'est ce qui manque un peu à notre population puisqu'on est beaucoup plus à l'Ouest, beaucoup plus éloigné de ces circonstances historiques. C'est-à-dire qu'il faudrait inoculer un vaccin pour que les personnes décident en leur âme et conscience, mais pour qu'elles soient spontanément méfiantes vis-à-vis des narratifs qui viennent de l'étranger. Parce que chaque pays, finalement, a un intérêt à défendre ses propres intérêts nationaux. Point barre. Donc, les pays frontières orientales, les pays baltes, la Finlande, la Pologne, eux, sont inoculés à jamais contre ces mauvaises informations, ou cette désinformation.
Les grandes plateformes, vous parliez tout à l'heure de X, mais il y a aussi Facebook, TikTok, sont souvent au cœur de la propagation des fausses informations. Or, ce sont des entreprises privées, souvent américaines, qui fixent leurs propres règles. Comment forcer ces géants du numérique à agir sans, encore une fois, attenter à la liberté d'expression ?
Il y a un règlement, qui est le règlement européen, qui conditionne, je dirais, l'éthique et le bon comportement, le comportement qui est acceptable en Europe, qui a défini des critères assez clairs sur ce qui concerne la pédopornographie, la discrimination, mais qui n'a pas encore abouti et opérationnalisé ce sur quoi, effectivement, la France pousse à la veille des élections, n'a pas encore opérationnalisé ce volet d'ingérence, finalement, étrangère et de manipulation de l'information, à un moment capital pour nos démocraties, où le vote peut être manipulé. Et ça, c'est difficile, bien sûr, à poser, mais l'idée, c'est que ce soit mieux cerné au niveau européen et qu'il y ait éventuellement des sanctions.
En tout cas, que l'on fasse de la dissuasion, qu'on ait un effet, que le règlement DSA européen ait un effet dissuasif pour toute personne, pas une personne à titre individuel, mais une entité qui aurait des intentions très biaisées et très malvenues en période électorale. Et ça, ça se caractérise lorsqu'il y a une amplification du message.
Donc le cas de Musk, bien sûr, est un cas qui a été déjà soulevé au niveau européen, qui n'est pas évident. À titre personnel, il peut dire ce qu'il veut sur les réseaux, sauf que c'est son réseau. Et s'il y a manipulation d'algorithmes, ce qui n'a pas été encore prouvé à ce moment-là pour amplifier son message, là, il doit y avoir une enquête qui soit ouverte et avec un jugement et éventuellement une censure.
Vous recommandez d'éduquer les citoyens à reconnaître les fausses informations dès le plus jeune âge. Mais est-ce que c'est vraiment suffisant face à des campagnes de manipulation de plus en plus sophistiquées ? On parlait aussi de l'IA générative. C'est de plus en plus compliqué de démêler le vrai du faux, une vraie information, une fausse information. Et puis maintenant, les vidéos, on a toujours parfois le doute. Plus la vidéo est spectaculaire, plus on va se dire qu'elle est fausse. Mais parfois, elle est vraie. On ne sait plus s'y retrouver.
C'est vrai, il faut compter sur le bon sens. Si l'esprit est éduqué et éveillé pour juger d'un fait qui serait justement une vidéo, plus elle est exceptionnelle, plus on doit se poser de questions. Et je pense que les jeunes auront progressivement de plus en plus le bon réflexe.
En revanche, pour des gens même qui sont, je dirais, éveillés à ce type de manipulation, pour avoir travaillé là-dessus et pour être souvent sur les réseaux, je me questionne parfois sur les performances de l'IA générative en termes de raisonnement. Et je suis confrontée à un cas aujourd'hui particulier sur lequel j'ai alerté VIGINUM parce que je trouve que le raisonnement est quasiment parfait. Il se tient, il y a une logique. Mais même l'élocution est même très, très travaillée et on peut s'interroger sur les intentions. C'est-à-dire qu'aujourd'hui le message est, je dirais, neutre, de qualité. Il est très technique, il est très poussé en matière de géopolitique. Mais une fois qu'en quelques mois, on arrive à avoir des milliers et des milliers, avoir des dizaines de milliers et puis après des centaines de milliers d'abonnés, quel usage va-t-il être fait de ce compte qui apparemment est basé en partie sur de l'IA générative de très grande qualité.
Et puis, bien sûr, j'ai une pensée pour les journalistes, les médias traditionnels qui souffrent énormément de la concurrence faite par l'IA générative qui génère des articles à tout bout de champ sans qu'il n'y ait plus d'humains derrière, d'analyse en profondeur et de rémunération associée.

Le projet s'articulera autour de plusieurs rendez-vous organisés en France et en Allemagne. À Munich, ville où fut rédigée en 1971 la Charte de Munich, texte de référence de la déontologie journalistique européenne, une rencontre reviendra sur les menaces qui pèsent aujourd'hui sur la liberté de la presse. Une émission spéciale enregistrée en partie dans nos studios à Elancourt et au Parlement européen à Strasbourg, réunira parlementaires français et allemands, eurodéputés et spécialistes autour d'une question essentielle : que devient une démocratie lorsque les citoyens ne savent plus à quelles informations se fier ? Enfin, une rencontre organisée en novembre avec la Maison de l'Europe des Yvelines - Europe Direct Saint-Germain-en-Laye donnera au grand public des clés pour mieux comprendre les mécanismes de la désinformation, développer son esprit critique et adopter les bons réflexes face aux fausses informations.