DémoKra'Tic : entretien avec Thomas Hanitzsch
Précarité, pressions économiques, défiance, réseaux sociaux, intelligence artificielle : comment le métier de journaliste évolue-t-il et qu’est-ce qui distingue encore le journalisme professionnel des autres sources d’information ?
Dans cet entretien accordé à Radio Sensations et Radio Klangbrett, dans le cadre du projet franco-allemand DémoKra'Tic, soutenu par le Fonds citoyen franco-allemand, nous avons rencontré à Munich Thomas Hanitzsch, professeur de communication et spécialiste de la recherche sur le journalisme à l’Université LMU de Munich. Il analyse les transformations profondes du métier, nuance l’idée d’une crise généralisée de confiance envers les médias et rappelle ce qui constitue, selon lui, l’une des fonctions essentielles du journalisme : vérifier l’information avant de la publier.
Est-il plus difficile d’être journaliste aujourd’hui qu’il y a 20 ans ?
Le journalisme a toujours été confronté à des difficultés, mais les journalistes font aujourd’hui face à des défis particuliers, notamment en matière de précarité. Nous voyons davantage de journalistes indépendants, des salaires plus faibles et des emplois plus précaires. L’autre problème est que, dans beaucoup de nos pays, les journalistes sont de plus en plus confrontés à des attaques du public, en ligne mais aussi dans la vie réelle. Être journaliste peut réellement vous mettre en danger en Allemagne comme dans d’autres pays européens. Cela rend le métier particulièrement plus difficile aujourd’hui qu’il y a encore 10 ou 15 ans.
Les journalistes sont-ils davantage sous pression qu’il y a 20 ans ?
Cela dépend du type de pression dont on parle. Nous constatons depuis plusieurs années une augmentation constante de la pression économique. Dans tous les domaines, les journalistes sont davantage incités à prendre en compte les conséquences économiques de leur travail. Nous observons également une augmentation de la pression politique dans certains pays. Des responsables politiques deviennent de plus en plus hostiles aux journalistes dans plusieurs démocraties.
Le journalisme traverse-t-il une crise économique, une crise de confiance ou une crise d’identité ?
Il traverse plusieurs crises à la fois. L’ancien modèle économique du journalisme s’est effondré au cours des dernières années. De moins en moins de personnes sont prêtes à payer pour un journalisme de qualité. Il y a également les bouleversements liés à l’intelligence artificielle, qui auront des conséquences économiques et probablement sur l’emploi dans le secteur. Mais le journalisme traverse aussi une crise d’identité. Le public dispose désormais de nombreuses autres façons d’accéder à l’information : les médias alternatifs, l’intelligence artificielle, Google et beaucoup d’autres. La grande question pour les journalistes est donc désormais : que peuvent-ils apporter que les machines ne peuvent pas apporter ? C’est, selon moi, l’un des principaux défis auxquels le métier est confronté aujourd’hui.
Existe-t-il réellement une crise de confiance envers les journalistes ?
Il n’existe pas, selon les données dont nous disposons, de crise générale de confiance dans le journalisme en Allemagne. La confiance du public est restée relativement stable. Depuis 2014-2015, une partie de la population allemande remet cependant davantage en cause l’autorité des journalistes et les accuse notamment de diffuser de fausses informations ou d’être trop proches du gouvernement. Ces accusations sont très visibles, notamment sur les réseaux sociaux. Mais les études montrent que les personnes qui ne font pas confiance au journalisme représentent une minorité relativement faible, même si elle s’exprime beaucoup. La majorité de la population allemande conserve un niveau de confiance suffisant dans les médias traditionnels.
Que se passe-t-il pour une démocratie lorsqu’une partie de la population ne fait plus confiance aux journalistes ?
Lorsqu’une partie du public perd confiance dans le journalisme, elle se détourne des médias traditionnels et cherche ses informations auprès de sources alternatives. Une proportion importante de la population s’informe ainsi auprès de sources parfois contestables ou de médias alternatifs. Cela peut renforcer la polarisation de la société. Lorsque les citoyens ne s’informent plus à partir des mêmes sources, la division entre différents groupes de la société risque de s’accentuer.
Quelles différences observez-vous entre le journalisme français et allemand ?
Il existe des différences importantes. D’après ce que je connais de la littérature et de ma propre consommation des médias, on pourrait dire que le journalisme français est plus vivant, tandis que le journalisme allemand est généralement plus sobre. En France, le journaliste occupe une place plus centrale dans le récit. En Allemagne, il essaiera davantage de rester en retrait par rapport au sujet qu’il traite. En revanche, nous n’avons pas réalisé d’étude permettant de comparer précisément la manière dont les journalistes français et allemands conçoivent leur rôle.
À l’heure des réseaux sociaux, qu’est-ce qui distingue encore un journaliste professionnel de celui qui publie simplement de l’information ?
Il faut d’abord reconnaître qu’une grande quantité de journalisme professionnel est aujourd’hui également publiée sur les réseaux sociaux. Ce qui distingue le journalisme professionnel de qualité des autres sources d’information, c’est notamment qu’il s’inscrit dans un cadre institutionnel et repose sur des valeurs connues du public : objectivité, neutralité et d’autres principes qui guident le traitement de l’information. Mais il existe surtout une différence essentielle : ce cadre professionnel impose aux journalistes de vérifier l’information avant sa publication. En règle générale, un journaliste ne publiera pas une information qu’il n’a pas été capable de vérifier. La vérification est donc un élément central du journalisme professionnel. Et c’est précisément pour cette raison que nous avons toujours besoin de journalistes dans une démocratie : si personne ne vérifie l’information, nous sommes tout simplement perdus.
Conseilleriez-vous encore à un jeune de devenir journaliste ?
Oui. C’est un métier fascinant qui offre beaucoup de liberté pour raconter le monde. On rencontre beaucoup de personnes et on apprend quelque chose de nouveau chaque jour. Les conditions de travail ne sont plus celles d’autrefois, mais le journalisme reste un métier qui a du sens pour la société. Et je ne pense pas qu’il disparaisse avec l’intelligence artificielle : quelqu’un devra toujours faire la différence entre une information vérifiée, une information pertinente et ce qui ne l’est pas. Nous avons aussi besoin de jeunes journalistes. En Allemagne, l’âge moyen des journalistes est aujourd’hui de 46 ans. Cela signifie que certaines histoires importantes pour les jeunes risquent de ne pas être racontées. C’est aussi pour cette raison qu’il est important que de nouvelles générations entrent dans le métier.
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